J'ai écrit ces textes pour la radio. Ils sont passés en 2004 et 2005 sur le réseau Radio Bleue.
Ils sont libres de droit. Avis aux éditeurs !
Deux des dix petits polars ? D'accord. Un à lire et un autre à entendre.
Le Procureur Dumortier avait pour mission de poursuivre le crime. Pour cela, il devait dominer la situation. C’est pourquoi son bureau était situé au dixième étage de la tour du Palais de Justice. Par la baie vitrée à gauche de sa table de travail, la ville et sa banlieue se déployaient jusqu’à vingt kilomètres à la ronde. Au plus près, la vue plongeait sur la base de loisir. L’été, c’était très agréable : Pour se distraire des dossiers de viol et de meurtre, il observait les jeunes jouer au foot, les familles pique-niquer ou les amoureux faire de la barque sur le lac artificiel. L’hiver, c’était plus difficile : Le lac gelé, la base de loisir déserte n’incitaient pas à la poésie. Alors il regardait l’immeuble en face, comptait les fenêtres ouvertes et les volets fermés. Ça le détendait. Ensuite, il retournait étudier les viols et les meurtres en cours.
En novembre, il s’était amusé grâce au cambriolage de l’entrepôt de déguisements et de farces et attrapes. Sur place, il avait revécu son enfance : les boules puantes, les araignées en plastiques, les masques. Les cambrioleurs avaient volé des déguisements. Heureusement qu’il y avait des dossiers comme ça de temps en temps, pour changer.
Ensuite, ce fut décembre, déjà bien avancé. En témoignaient les multiples guirlandes lumineuses et la prolifération des petits pères noëls de pacotille suspendus aux fenêtres de l’immeuble en face. Et un gros lot de crimes. Car depuis le début du mois, Dumortier avait été servi : Sept personnes avaient disparu de manière inexpliquée. Quatre enfants et trois vieillards. Il avait ouvert deux dossiers, un pour les enfants, un pour les vieillards. Les quatre enfants n’étaient jamais revenus de l’école et les trois vieillards jamais revenus de la caisse d’épargne. Tout cela en moins de vingt jours. Evaporés. Aucune trace, aucune revendication, aucune demande de rançon. Aucun indice. Aucun mobile peut-être. L’œuvre d’un maniaque, certainement.
Mi février, Bibal lui annonça une neuvième disparition. Un enfant, de nouveau. Il rajouta le dossier au gros dossier, qui commençait à enfler dangereusement. Le ministre lui avait donné jusqu’au 10 avril, le menaçant d’une mutation sanction. « Il faut des résultats », lui avait hurlé au téléphone le directeur de cabinet.
Fin février, on lui transmit l’identité du cambrioleur. Un certain Guy Dubois, connu des services de police pour avoir agressé il y a quatre ans un père noël qui distribuait des bonbons aux enfants devant un grand magasin. Dumortier trouva ça drôle, presque sympathique. Il se surprit à rire à gorge déployée devant sa baie vitrée. Lui aussi avait eu la tentation de corriger un de ces escrocs à fausse barbe blanche qui abusait de la crédulité des enfants pour des raisons mercantiles. Il collecta des renseignements supplémentaires : Guy Dubois, 45 ans, célibataire, alpiniste, spécialiste des interventions sur immeubles. Un saltimbanque, pensa Dumortier. Normal qu’il ait voulu faire la peau à un père noël. Concurrence déloyale.
Il le fit amener dans son bureau pour un simple interrogatoire. Dubois nia le cambriolage tout en regardant par la baie vitrée. « Quelle belle vue ! Vous savez, je nettoie les carreaux, ici, jusqu’au dernier étage ! ». Dumortier le relâcha. Ce n’était pas le moment d’arrêter un clown qui aidait la justice à y voir clair en nettoyant les carreaux du Tribunal.
Fin mars, Bibal lui annonça une dixième disparition. Martinet. Un des greffiers du Tribunal. Evaporé. Dumortier connaissait bien Martinet. C’était un tout petit homme très discret. Tout le monde l’adorait. Il ressentit un pincement au cœur, demanda le dossier, raccrocha le combiné et se posta mécaniquement devant la baie vitrée. Dehors, c’était le printemps. Le 10 avril, il serait muté dans un trou à rat. Sanctionné pour n’avoir pas résolu les disparitions. Tout ce qu’il pouvait donner à sa hiérarchie, c’était Dubois, l’alpiniste cambrioleur de l’entrepôt de farces et attrapes et laveur de vitres du Tribunal. Quelle belle vue !
Quelle belle vue : Un joli vert tendre ornait tous les arbres. La vie s’installait. Oublier un peu les disparitions. Il y avait tant d’autres dossiers en attente. De toute façon, le 10 avril arrivait au galop. Toute cette verdure l’appelait à prendre un bol d’air frais. Derrière lui, l’encombrement de sa table de travail lui commandait de s’asseoir, d’essayer de comprendre ces disparitions. Mais le 10 avril le retenait aussi devant la baie vitrée. Comme il était fichu, autant regarder le paysage. Soudain, dans l’immense tableau urbain encadré par la baie vitrée, il perçut un contraste de couleurs. Comme des taches. Oui, des taches rouges, contrastant avec tout ce vert diffus. Ça lui sauta aux yeux. Il sourit : Les petits père noël de l’hiver dernier ! Cette mode envahissante venue de nulle part ! Toujours suspendus aux balcons de l’immeuble en face ! Il agita sa main droite devant son visage, comme pour chasser une idée absurde : « encore suspendus au printemps ». Il sentit son cœur battre plus vite quand il les compta. Il y en avait dix. Tous de la même taille. Comme des enfants, des vieillards, un jockey ou… Martinet, le greffier. Il se précipita à sa table de travail et fouilla dans le dossier Dubois. Dubois l’alpiniste laveur de vitres avait volé dix déguisements de… père Noël.
Le 10 avril, Dumortier fut promu.
Son nouveau bureau est au dernier étage de la tour. Il passe des heures à scruter le paysage par la baie vitrée. Bien qu’elle soit mal nettoyée, il se fait une raison : On ne peut pas tout avoir.